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Francs-maçons,
le sens du secret
L'Express du 26/09/2002
Le grand retour
des francs-maçons
par François
Koch
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Recrutement
en hausse, éviction des «affairistes», ambitions internationales:
après des années de crise, la franc-maçonnerie a le
vent en poupe. Il lui reste à accueillir plus de femmes et à
recouvrer son influence sur la société
«Je suis entré
en maçonnerie pour dire à la France que je l'aime!»
Rhida, 40 ans, s'est choisi un pseudonyme par discrétion, mais évoque
son initiation avec exaltation. C'est qu'il fut le premier Maghrébin,
musulman pratiquant, à entrer, il y a sept ans, dans la loge Règle
et liberté du Grand Orient (GO) de France, à Aix-en-Provence.
«Si j'ai rejoint le GO pour mieux m'intégrer, j'y reste pour
le plaisir de la fraternité et pour approfondir mes recherches existentielles,
confie ce professeur d'économie en lycée, marié à
une Française. J'aimerais par exemple comprendre pourquoi on a peur
de la mort tout en ayant besoin de l'approcher, de la cerner.»
«L'entrée récente
de Français d'origine maghrébine en maçonnerie? Voilà
un phénomène remarquable! observe Roger Dachez, historien
et directeur de la revue Renaissance traditionnelle. Mais c'est surtout
l'explosion du nombre de frères et de sœurs depuis trois décennies
[il a plus que triplé et dépasse la barre des 130 000] qui
provoque un changement sans précédent du paysage maçonnique.
Même si, comme il y a cent ans, les fonctionnaires, enseignants ou
policiers, les médecins et les avocats y sont toujours surreprésentés.»
«Les classes moyennes supérieures entrent en maçonnerie
en quête d'une sociabilité sympathique ou d'une transcendance»,
analyse Yves Hivert-Messeca, enseignant et chercheur. Avec deux vagues
identifiées: les post-soixante-huitards et les déçus
de 1981. Les loges-champignons ont été nourries par la crise
des partis politiques, des syndicats et des religions. «Dans nos
loges, seuls 15% des frères sont adhérents à un parti,
alors qu'on en comptait deux sur trois à la veille de la guerre
de 1914-1918», souligne le conservateur du musée de la Franc-Maçonnerie
du Grand Orient de France, Ludovic Marcos. «On frappe encore à
la porte de nos temples pour leur attachement aux valeurs de la République
- liberté, égalité, fraternité, laïcité
et solidarité - que l'on a du mal à trouver dans le monde
profane», ajoute Gérard Cambuzat, ancien grand maître
adjoint du GO. |
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Un gigantesque
inventaire à la Prévert! C'est ce à quoi l'on aboutit
en analysant les motivations des nouveaux apprentis. Avec plus de 4 000
loges - la véritable cellule de base - regroupées au sein
de nombreuses obédiences, dont dix principales, la maçonnerie
est plurielle.
Une auberge espagnole! Interrogez
dix frères sur le déclic maçonnique, vous entendrez
dix descriptions distinctes. Une multitude de mots dont Jean Verdun, 71
ans, ancien grand maître de la Grande Loge de France (GLF), passé
au GO, donne un échantillon: «Désir de justice, d'amour,
de liberté, de connaissance, d'égalité, d'échanges
et de fraternité, de revanche ou de promotion personnelle, de spiritualité
ou d'action sociale, de reconnaissance… besoin de dominer ou de briller,
d'être protégé ou d'avancer dans l'ombre, de se connaître
soi-même, de trouver Dieu ou de se libérer de son emprise
(1).»
Les temples, lieux de réflexion
ou de conquête pour les ambitieux, offrent parfois tout simplement
une ascèse. «Je vis les tenues de ma loge comme une séance
de yoga, confie Jean, 63 ans, un artiste sculpteur membre de la GLF en
région parisienne. J'évacue mon stress et j'acquiers la rigueur
qui me fait tant défaut.»
Contrairement à une
idée répandue, les desseins des nouveaux frères et
sœurs ne sont pas principalement matérialistes. «L'engouement
d'aujourd'hui provient du mystère maçonnique, très
attirant pour ceux qui n'ont pas trouvé leur voie spirituelle ou
intellectuelle», analyse Philippe Dechartre, 83 ans. Ce gaulliste
historique, membre à la fois du GO et de la GLF, croit à
une transcendance laïque. |
Les loges
en chiffres
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«Quelle que soit la
motivation de départ, l'essentiel réside dans l'initiation,
jamais achevée, qui donne un sens à sa vie et répond
à un manque intime», confie Jean-Marie Doumbé, grand
maître adjoint de la GLF. On trouve même au GO, obédience
plutôt humaniste, des loges spiritualistes. A commencer par celle
du Marseillais Bruno Etienne, 65 ans.
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Le directeur de l'Observatoire
du religieux d'Aix-en-Provence raconte volontiers qu'il est entré
au GO pour éviter d'adhérer au PCF et qu'il y est resté
pour des raisons religieuses. Iconoclaste en diable, l'anthropologue ose
définir la franc-maçonnerie comme «une secte religieuse
issue du tronc commun monothéiste (2)».
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Autour de cette conception,
Etienne a peu d'adeptes. Mais beaucoup de ses frères admettent entrer
au temple comme dans une église sans religion - c'est-à-dire
sans vérité révélée - en raison de la
lourdeur des rituels. «La maçonnerie n'est certainement pas
une Eglise de substitution!» s'exclame le philosophe corse Michel
Barat, 54 ans, grand maître de la GLF. A la différence d'une
cérémonie religieuse, les frères prennent la parole
au cours d'une tenue maçonnique. Le rituel d'une loge ressemble
plus à une audience judiciaire qu'à une messe. «Chacun
doit s'adresser au vénérable maître, ce qui permet
le débat sans conflit, explique Antoine-Jean Leonetti, 56 ans, maçon
niçois de la GLF. Si l'on est sincère, on peut tout dire
sans jamais être jugé.» De nombreux frères expliquent
leur fidélité à la maçonnerie pour la qualité
des discussions pendant les tenues. |
La
maçonnerie française
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Grand Orient de France (GODF ou GO), né en 1728: 1 015 loges, 44
000 frères. Grand maître: Alain Bauer.
Grande Loge de France (GLDF ou GLF), née en 1894: 689 loges, 26
000 frères. Grand maître: Michel Barat.
Fédération française du Droit humain (FFDH ou DH),
née en 1893: 513 loges, 13 950 frères et sœurs. Présidente:
Sylvia Graz.
Grande Loge féminine de France (GLFF), née en 1945: 340 loges,
11 000 sœurs. Grande maîtresse: Marie-France Picart.
Grande Loge traditionnelle et symbolique - Opéra (GLTSO), née
en 1958: 166 loges, 3 600 frères. Grand maître: Roger Pantalacci.
Grande Loge mixte de France (GLMF), née en 1982: 82 loges, 1 800
frères et sœurs. Grand maître: Odile Henry.
Grande Loge mixte universelle (GLMU), née en 1973: 48 loges, 800
frères et sœurs. Grande maîtresse: Anne-Marie Dickelé.
Grande Loge féminine de Memphis-Misraïm (GLFMM), née
en 1965: 35 loges, 850 sœurs. Grande maîtresse: Marie-Danièle
Thuru.
Loge nationale française (LNF), née en 1968: 24 loges, 250
frères. Président: Gérard Meyer.
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La
maçonnerie anglaise
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Grande Loge nationale française (GLNF), née en 1913: 1 400
loges, 31 000 frères. Grand maître: Jean-Charles Foellner.
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Chiffres déclarés
par les obédiences. |
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L'attrait croissant des
temples s'explique aussi par la disparition des interdits politiques et
religieux. «Si la doctrine officielle du Vatican soutient toujours
que les fidèles appartenant à une association maçonnique
sont en état de "péché grave" et ne peuvent recevoir
les sacrements, officieusement, les évêques français
estiment qu'il s'agit plus d'une mise en garde que d'une interdiction,
tempère Jérôme Rousse-Lacordaire, dominicain et directeur
de la Bibliothèque du Saulchoir, à Paris. Surtout depuis
1985, où l'épiscopat français, prenant un peu de distance
avec Rome, signa avec cinq des principales obédiences une déclaration
sur la fraternité et le racisme.»
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Côté politique,
les maçons ont eu maille à partir avec les communistes. En
1922, les bolcheviques rêvent de révolution mondiale. Pour
Léon Trotski, les temples favorisent la collaboration de classe,
nécessairement contre-révolution- naire: «La franc-maçonnerie
est une plaie sur le corps du communisme français, qu'il faut brûler
au fer rouge.» La direction du PCF donne donc l'ordre à ses
adhérents maçons de quitter leurs loges: «La dissimulation
par quiconque de son appartenance à la franc-maçonnerie sera
considérée comme une pénétration dans le parti
d'un agent de l'ennemi et flétrira l'individu en cause d'une tache
d'ignominie devant le prolétariat (3).»
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L'incompatibilité
a progressivement disparu à partir de 1945. Principalement en raison
de la fraternité née pendant la Résistance, gaullistes,
communistes et maçons ayant un ennemi commun: le régime de
Vichy. |
Un
initié heureuxUn jeune frère explique comment la maçonnerie
a changé sa vie
«Je
vais te présenter à des gens qui vont faciliter tes affaires.»
Bien qu'écœuré par ce type de carotte, Christophe, un architecte
libéral de 42 ans, a assisté, en profane, à des tenues
blanches ouvertes de diverses obédiences: «A 40 ans, je me
posais des questions existentielles.» Ce père de quatre enfants
n'avait manifestement pas trouvé de réponse dans sa pratique
de la religion catholique. Il choisira de frapper à la porte d'un
temple de la Grande Loge de France, en région parisienne.
Resté
apprenti pendant près de trois ans, Christophe est aujourd'hui compagnon,
«pas pressé de devenir maître». «Je suis
étonné par la profondeur de ce que l'on découvre grâce
aux outils de la recherche philosophique et spirituelle, confie-t-il. J'ai
acquis de la sérénité et de l'ouverture d'esprit,
alors que j'étais peu conciliant.» Cet ancien militant du
Parti radical de gauche apprécie le calme des tenues maçonniques,
guidées par un «rituel quasi religieux», «à
l'opposé des réunions politiques où tout le monde
hurle». Il goûte la fraternité qui se manifeste en dehors
des tenues, lors des agapes: «Nous avons même créé
un club de motards au sein de l'atelier et nous allons parfois visiter
les châteaux de la Loire.»
Ce
qui se fait à l'intérieur se voit à l'extérieur:
«Je suis plus à l'écoute de mes enfants, et j'ai réorienté
mon activité professionnelle.» Christophe a déménagé
son cabinet d'architecture dans une cité difficile au sud de Paris:
«J'y développe un projet de zone d'entreprises à très
haute technologie. Je n'y aurais jamais pensé avant de devenir maçon.» |
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Alain Bauer,
grand maître du
Grand Orient
de France, à Paris.
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Le racisme antimaçonnique
appartiendrait donc au passé, sauf pour les militants d'extrême
droite. Et l'attrait croissant qu'exercent les obédiences a rendu
leur mode de recrutement de plus en plus ouvert. Si le parrainage reste
la principale voie d'entrée, la prise de contact directe du profane
au siège d'une obédience est une pratique en plein développement.
Ce qui contribue à la diversité des maçons. Elitiste,
Philippe Dechartre redoute un effet pervers: |
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«La croissance
du nombre de frères nous fait courir le danger de la médiocrité,
loin de la richesse spirituelle et des valeurs morales.» On entre
en maçonnerie avec des motivations moins engagées - laïques
et républicaines - qu'avant, plus spiritualistes. Dès lors,
bien des frères, notamment au GO, redoutent que, sur les questions
de société, les nouveaux apprentis ne soient de plus en plus
conservateurs, les plus progressistes considérant par exemple la
maçonnerie comme l'un des derniers remparts machistes de la non-mixité.
Si la proportion de franc-maçonnes peine à atteindre les
17%, celle des frères et sœurs en loges mixtes n'atteint que les
12% et leur progression se ralentit. Le goût persistant des francs-maçons
pour les ateliers mono-sexes est sans doute ce qui provoque le plus d'incompréhension
dans le monde profane, presque entièrement mixte. Même le
Rotary s'est décidé à accueillir des femmes, depuis
1989. |
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Michel Barat,
grand maître de la
Grande Loge de
France, à Paris.
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«L'apartheid des sexes
dans nos ateliers ne se justifie plus», avait lancé, en 1998,
dans une tribune du Monde, Michel Barat. Il avait alors secoué le
cocotier de sa propre obédience en invitant ses frères à
«faire une juste place à l'autre moitié du ciel''»,
afin de «ne pas sombrer dans le ridicule». Le GO ayant, lui,
une petite longueur d'avance, puisque ses travaux sont ouverts aux sœurs…
si elles ont été initiées dans des obédiences
mixtes ou féminines. |
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Progressiste
ou non, le GO subit le poids de l'Histoire, de la «bible» maçonne,
rédigée par le pasteur londonien Anderson en 1723, qui édicte
que seuls peuvent être admis en loge les «hommes de bien et
loyaux, nés libres et d'âge mûr, discrets et de bonne
réputation» et doivent en être exclus «les esclaves,
les femmes et les hommes immoraux et scandaleux». Mais, indépendamment
de cette Constitution ancrée dans le XVIIIe, quelles sont les préventions
des maçons et des maçonnes d'aujourd'hui vis-à-vis
de la mixité?
«L'initiation est un
acte sexué, une mise à nu», confie Alain Bauer, 40
ans, grand maître du GO (lire l'article "Le franc-parler d'un franc-maçon").
Les cérémonies rituelles d'entrée en maçonnerie
ou d'accès aux grades ne pourraient donc pas s'organiser en présence
d'hommes et de femmes. Une affirmation indiscutable, puisque l'initiation
constituerait le seul mystère maçonnique. «Entre et
tu comprendras», indique- t-on au futur apprenti avant qu'il ait
«reçu la lumière». «La poitrine à
moitié découverte, un bras de chemise et une jambe de pantalon
retroussés, plusieurs frères pointent leur glaive sur mon
sein dénudé, à la limite de la douleur, se souvient
Jean, qui lève un peu le voile sur son initiation. Après,
le retrait du bandeau est magique: on se sent accueilli; ceux qui, dans
l'obscurité, me semblaient hostiles deviennent des amis.»
Pendant cette cérémonie, Jean s'est senti en état
d'infériorité. Certains hommes, par pudeur ou par orgueil,
refuseraient-ils d'être ainsi exposés au regard de femmes?
Le débat de la mixité
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Les anthropologues soutiennent
qu'historiquement les hommes et les femmes ont toujours vécu séparément
leurs rites initiatiques. «L'homme et la femme ne sont pas de la
même espèce, ose écrire Bruno Etienne. Je soutiens
qu'il n'existe pas de processus initiatique mixte (2).» Les obédiences
mixtes semblent pourtant l'avoir trouvé. Pour Anne, 50 ans, une
Parisienne membre du Droit humain, le fond du problème est ailleurs:
«Les frères ne veulent pas qu'une sœur puisse devenir leur
vénérable: ici comme ailleurs, les hommes ne supportent pas
d'être dirigés par une femme.» Beaucoup de maçons
invoquent, eux, des arguments plus prosaïques.
«Je suis entré
au GO pour être dans un groupe de boy-scouts, car on déconne
mieux entre mecs, confie Claude, 54 ans, docteur en philosophie et en psychanalyse,
un chef d'entreprise entré récemment dans l'atelier Evolution
sociale de Blois. Lorsqu'une sœur, une très belle femme particulièrement
maquillée, est venue nous visiter, les frères ont été
perturbés; certains sont intervenus trois fois, alors que nous avions
très bien compris dès la première.» Les maçons
mâles se sentiraient-ils obligés de «faire le coq»
devant une sœur? A mots couverts, des frères reconnaissent aussi
fréquenter une loge masculine pour rassurer leur femme. «Je
me moque souvent de ceux qui envoient leur épouse dans une obédience
féminine et leur maîtresse dans une mixte!» plaisante
Rhida. «Je voulais éviter que les relations de séduction
ne parasitent mes recherches, confie Vanessa, 33 ans, une Niçoise
initiée à la Grande Loge féminine de France. En atelier,
nous sommes avec des "doubles", avec qui il y a toujours une compréhension
mutuelle, ce qui ne peut être le cas avec des hommes.» Sauf
que, pour éviter tout risque de tentation, il faudrait exclure les
homosexuel (le) s des loges masculines et féminines! «Il y
a moins de rapports de séduction dans une loge mixte, rétorque
Anne-Marie Dickelé, 52 ans, grande maîtresse de la Grande
Loge mixte universelle. Les hommes de nos ateliers ont une grande sensibilité.»
«Je ne me vois pas
prendre chaleureusement une quinzaine de sœurs dans mes bras et leur faire
des bisous, lâche Christophe, 42 ans, de la GLF. Dans une loge mixte,
ce ne serait pas la même fraternité.» «Ah, qu'est-ce
qu'on s'enlace! confirme Rhida. On ne s'en lasse jamais.» «La
maçonnerie se situe dans la sphère privée, d'où
une tradition d'homosexualité», observe Jean Verdun. Homosexualité
latente, s'entend. «Les frangins se touchent, s'embrassent, se donnent
des petits noms, allaient au bordel ensemble il y a quelques décennies,
et surtout racontent des histoires de sexe que les femmes ne sauraient
entendre, soutient Bruno Etienne. Ils sont virilement fraternels, comme
dans les chambrées ou les vestiaires d'après-match.»
Après la rigueur du rituel des tenues, les agapes permettraient
donc à bien des maçons, tout aussi frustrés que le
Français moyen, de s'abandonner à des échanges d'histoires
grivoises. Le tablier raccroché, aurait-on la ripaille paillarde?
«L'envie de se retrouver
entre hommes sans que les bonnes femmes s'en mêlent participe du
désir de fréquenter les loges», résume Jean
Verdun, décrivant ce que pense une majorité de maçons.
Le convent du GO, au début de ce mois, a d'ailleurs repoussé
à plus de 70% une résolution en faveur de l'affiliation des
sœurs. «La porte de sortie pourrait être, à terme, de
transformer le GO en une confédération de trois obédiences
masculine, féminine et mixte, espère Alain Bauer, à
l'aube de sa dernière année de mandat, non renouvelable.
Il s'agirait de sœurs affiliées au GO, mais initiées ailleurs.»
Opération tablier propre
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Prudence, prudence. Le GO
ne veut ni se brouiller avec les obédiences féminines et
mixtes, ni effrayer et détourner les futurs apprentis que la mixité
rebute. Course au recrutement, concurrence enragée, guerre de clochers...
la vie des dignitaires maçonniques ne ressemble pas à un
long fleuve tranquille. Depuis quelques années, le GO et la GLF
se sont lancés dans une politique d'extériorisation, avec
des tenues blanches ouvertes aux profanes, des colloques, la publication
de nombreux livres (4), et surtout l'intervention des grands maîtres
dans les médias. En janvier 1999, la diffusion, sur France 3, de
l'émission Des racines et des ailes, présentée par
Patrick de Carolis au sein du temple mulhousien du GO, a constitué
une grande première. La vedette? Le grand maître Philippe
Guglielmi, socialiste qui fit l'essentiel de son parcours maçonnique
dans la loge corrézienne où le grand-père de Jacques
Chirac fut vénérable. Au GO, où plus de 1 000 demandes
de contacts sont parvenues, l'impact a été jugé excellent.
L'objectif était de recruter, mais aussi de redresser l'image des
francs-maçons, sérieusement salie, depuis quelque temps,
par une série d'affaires. Retour sur une guerre de survie, sur une
opération «tablier propre».
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Philippe Guglielmi,
ancien
grand maître
du Grand Orient
(ici, à
Paris, en 1998).
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A la fin des années
1990, la presse écrite publie de grandes enquêtes révélant
la participation de dizaines de frères à des délits
financiers. Et l'on parle, à tort ou à raison, d' «affairisme
maçonnique». Les obédiences font d'abord le gros dos,
invoquant le droit à la discrétion des loges. Lourde erreur.
Ce silence est perçu
comme une coupable complaisance. Alors les maçons du GO et de la
GLF sortent du bois. En dévoilant leur opération d'assainissement
interne, où le nom des exclus est publié, en accusant les
fraternelles (associations de maçons |
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par profession)
et en détournant les projecteurs sur la GLNF (Grande Loge nationale
française). Alain Bauer lance la «karchérisation»:
«Evidemment, sur plus de 40 000 membres, quelques "pourris", des
corrompus et des salauds, parviennent à se glisser, mais entre 1997
et 2000 nous avons bien nettoyé dans les coins.» Le GO exige
des candidats à l'initiation un extrait de casier judiciaire vierge.
En décembre 2000,
Bauer ajuste son bazooka sur la GLNF et tire: «Quand nous faisons
du tri sélectif de déchets, à leur corps défendant,
ils font du recyclage.» «La GLNF a porté plainte contre
moi, puis a souhaité éviter le procès médiatique
et accepté de dialoguer, raconte-t-il. J'ai demandé et obtenu
la signature d'un protocole d'accord sur les exclus.» Avant décembre
2001, seule la GLNF refusait en effet d'échanger avec le GO des
fiches judiciaires: des malfrats exclus par d'autres obédiences
pouvaient se refaire une virginité à la GLNF. «C'est
un tournant dans nos relations avec le GO, un rapprochement diplomatique
qui va s'amplifier, au grand dam de Barat et de la GLF, annonce Gérard
Borg, 76 ans, porte-parole du grand maître de la GLNF, Jean-Charles
Fœllner. C'est possible, car Bauer et nous ne visons pas le même
territoire.» En revanche, la concurrence est vive entre la GLNF et
la GLF, cette dernière étant plus proche des critères
de régularité que le GO. Régularité? Un mot
clef pour décrypter les guerres entre obédiences.
La «Rome» des
maçons, c'est Londres, où le «Vatican» se nomme
Grande Loge unie d'Angleterre. Et cette dernière ne reconnaît
comme régulière qu'une seule obédience par nation,
ce label ayant été attribué pour la France à
la GLNF. Avec deux règles principales: l'obligation de croire au
Grand Architecte de l'Univers et en Dieu, en prêtant serment sur
un livre saint, et l'interdiction d'aborder les questions politiques ou
religieuses en loge. Conséquence, lourde pour la fraternité
maçonnique: les maçons initiés dans une loge régulière
n'ont pas le droit de visiter les ateliers d'obédiences dites «irrégulières»,
sous peine de radiation.
L'été dernier,
le conflit Barat-Fœllner est devenu thermonucléaire, mais… sur le
sol américain. La GLF ayant obtenu la reconnaissance de la Grande
Loge du Minnesota (régulière), la GLNF a répliqué
à l'arme lourde. «Nous avons écrit aux Grandes Loges
des Etats américains: "Vous ne pouvez reconnaître la GLF que
si notre régularité nous a été retirée",
et plusieurs d'entre elles ont menacé de rupture celle du Minnesota,
qui a fait machine arrière, se réjouit Gérard Borg.
Barat voulait jouer dans la cour des grands et a perdu.» Une raison
de plus pour que le patron de la GLF n'hésite pas à dire
haut et fort tout le mal qu'il pense de ses frères ennemis.
«Les membres de la
GLNF n'ayant pas le droit de visiter les maçons des autres obédiences
dans leurs loges, certains les fréquentent dans des fraternelles,
ce qui les conduit à l'affairisme», assène Barat. Déclaration
redoutable. Car ces fraternelles peuvent regrouper singulièrement
des maçons de toutes obédiences par profession ou par secteur
économique. Que fait-on d'autre que des affaires dans la fraternelle
du bâtiment ou dans celle des tribunaux de commerce? Pourquoi les
maçons policiers ou magistrats se regroupent-ils, si ce n'est pour
court-circuiter le fonctionnement normal de la justice? «Les fraternelles
de métiers sont la négation même de la franc-maçonnerie»,
tonne Alain Bauer à l'encontre de ces «planches pourries».
Pour l'heure, les obédiences
ne font que des mises en garde, de la surveillance, sans garantie d'efficacité.
«Depuis cinq ans, nous avons exclu 30 frères condamnés
par la justice, et Fœllner pourrait signer bientôt une ordonnance
interdisant les loges corporatistes, de banquiers ou de juges consulaires,
assure Gérard Borg. Et nous envisageons de modifier en 2003 notre
règlement intérieur, pour rendre incompatible l'appartenance
à la GLNF et à une fraternelle.» Cela sera-t-il mis
en œuvre ou s'agit-il d'une annonce dissuasive?
Recomposition internationale
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Sans attendre, notamment
pour redresser leur image, neuf obédiences «non régulières»
se sont regroupées sous le label Maçonnerie française.
«Au-delà de nos traditionnels conflits, pichrocolins et clochemerlesques»,
précise Bauer, rocardien sans parti. Le «club des 9»
s'est manifesté avant le second tour de la présidentielle,
le 5 mai dernier, en appelant à «s'opposer civiquement au
Front national, à son candidat, à ses idées xénophobes
et extrémistes», donc à «voter pour le seul candidat
républicain». «Bauer et moi avons appelé la GLNF
et on nous a répondu: "Nous ne ferons rien, car c'est un sujet politique",
raconte Barat, lui-même membre du Parti radical (UDF). C'est scandaleux!
Comme s'il n'y avait pas eu assez de maçons morts en déportation!»
Jacques Chirac, bon connaisseur de la nappe phréatique maçonnique,
avait reçu en novembre 2001 à l'Elysée les chefs de
file des neuf obédiences maçonniques… sans la GLNF.
Un nouveau rapport de forces
n'est-il pas en train de s'instaurer entre la maçonnerie anglaise,
encore très puissante, malgré son déclin, aux Etats-Unis
et au Royaume-Uni, et les autres obédiences, dites «adogmatiques»,
en pleine expansion en Europe continentale? La tenue de la Réunion
maçonnique universelle, avec 40 obédiences, surtout européennes,
en mars dernier à Bruxelles, représente un premier pas, qu'ont
fait, main dans la main, Barat et Bauer. La création de l'Espace
maçonnique européen, le 6 septembre, au Stade de France,
à Saint-Denis, va plus loin encore: «Nous avons solennellement
déclaré qu'aucune obédience ne peut s'arroger le pouvoir
de reconnaître celles qui sont régulières», se
réjouit Georges Henri, 73 ans, passé grand maître de
la Grande Loge de Belgique.
«On est à la
veille d'une recomposition majeure de la maçonnerie internationale»,
pronostique Roger Dachez. Tel un Petit Poucet rêveur, Jean Verdun
fixe à la Maçonnerie universelle le but d'englober la GLNF
et les Grandes Loges américaines. Rien de moins. Si cette utopie
se réalisait, la guerre entre obédiences cesserait et elles
se préoccuperaient davantage de leur production intellectuelle.
Car la progression historique du nombre de frères et de sœurs s'accompagne
paradoxalement d'une perte d'influence. L'évocation de la dernière
loi préparée en loge, celle autorisant la contraception en
1967, est devenue une vieille rengaine. D'où le constat accablant
de l'historien Pierre-Yves Beaurepaire (5): «Précurseur au
XIXe et au début du XXe, la maçonnerie est aujourd'hui à
la remorque de la société française.»
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(1) Lumière
sur la franc-maçonnerie universelle. Détrad, à paraître
en octobre.
(2) Une voie pour l'Occident.
Dervy, 2001.
(3) Socialisme et franc-maçonnerie,
par Denis Lefebvre. Bruno Leprince Editeur, 2000.
(4) Le plus lisible étant:
Grand O, par Alain Bauer. Denoël, 2001.
(5) L'Europe des francs-maçons.
XVIIIe-XXe siècles. Belin, 2002.
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